Retour sur l'exode et les expulsions
« Le printemps se déroula, puis l’été, et l’automne et l’hiver ; mille images se reflétaient dans les yeux du garçon et, dans son cœur, toujours la petite fille chantait : 'Tu n’oublieras jamais tout ça !’ […] Oui, c’est ainsi, dit la fée dans l’arbre, les uns m’appellent fée, les autres dryade, mais mon vrai nom est ‘Souvenir’. Je suis assise dans l’arbre qui pousse et qui repousse et je me souviens et je raconte ! » Ces paroles tirées du conte « Mutter Holunder » (« La fée sureau ») de Hans Christian Andersen accompagnent les premières images du dernier film documentaire de Volker Koepp : Holunderblüte (« Sureau en fleurs », D, 2007, 89’) qui vient de remporter le grand prix du festival « Cinéma du réel » à Paris. Et ces paroles féériques, mnémoniques, représentent tout un programme. Comme dans d’autres films auparavant, Koepp se rend en Prusse orientale, cette fois-ci dans l’enclave de Kaliningrad, l’ancienne Königsberg, cette partie détachée de la Russie entre la Pologne et la Lituanie. La caméra capte des images saisissantes d’une nature débordante au fil des saisons, des grandes plaines à la mer et aux fleuves avec leurs glaces à la dérive, avec un vent qui s’engouffre bruyamment dans les arbres et fait frémir les fleurs blanches des sureaux sur un fond de ciel bleu. Dans cette région, Koepp choisit un petit village dans les environs de Sovietsk, autrefois Tilsit, pour donner la parole aux enfants, exclusivement. Il les accompagne au fil des saisons, les fait parler de leur quotidien, de leurs rêves, de leur avenir. Et ils parlent : de la déchéance et de l’alcoolisme des adultes, du chômage, de la pauvreté, de la faible espérance de vie. Ils savent qu’ils ne veulent pas être comme eux, ils croient à leurs rêves, au bonheur.
Les commentaires sont rares dans ce film, le propos est essentiellement construit avec les images. Quelques indications seulement au début sur le contexte historique où le cinéaste évoque immédiatement le nom de Staline, responsable de la dévastation des paysages et de la disparition des fermes individuelles suite à l’expulsion de la population allemande et de la politique des kolkhozes. En revanche, pas un mot sur les causes de la perte de ces territoires par l’Allemagne en 1945. Ce qu’on voit, c’est un village déserté où ne restent que les vieux et les enfants, et une nature abondante qui semble reprendre le dessus de la civilisation dans cette région. Cependant la caméra focalise régulièrement les vieux édifices à l’architecture hanséatique comme pour rappeler le souvenir d’un âge d’or de la région, l’époque où le territoire appartenait à l’Allemagne. Derrière le présent que le film met au centre grâce à la parole des enfants, apparaît une vision à la fois mélancolique et romantique du passé, de ces paysages du nord parsemés autrefois de villes qui étaient des joyaux de la culture allemande. C’est en ce sens que le film s’ouvre sur un conte dont le motif principal est le souvenir, sym-bolisé par la fleur de sureau. Il se termine sur un poème de Johannes Bobrowski, « Die Daubas », nom lituanien pour la rive gauche du fleuve Memel. Ce poème chante l’enfance passée dans cette région et sa perte suite à l’exode. Tilsit, aujourd’hui Sovietsk, était la ville natale de Bobrowski sur lequel Koepp avait tourné par ailleurs un film en 1972. Le regard du cinéaste sur cette région passe à travers le prisme de la poésie du souvenir de Bobrowski. Un film à voir absolument où la beauté des paysages n’est concurrencée que par celle des enfants. Mais la réalité montrée de cette zone rurale arriérée ne représente certainement qu’un aspect de la situation actuelle de l’enclave de Kaliningrad laquelle semble être moins désastreuse, aussi bien culturellement qu’économiquement, que ne le laisse supposer le film 1.
Depuis quelques années, la mémoire de l’exode et des expulsions fait indéniablement partie du paysage culturel de l’Allemagne contemporaine. Un terrain de plus en plus investi par les jeunes générations, comme en témoigne le premier roman d’Emma Braslavsky, Aus dem Sinn (Claasen, 2007). Née en 1971 à Erfurt dans une famille d’expulsés réunissant une branche sudète et une branche silésienne, son roman intègre des éléments de son histoire familiale. A Erfurt, sur la place de la vieille cathédrale, un homme est retrouvé inconscient. Lorsqu’il revient à lui, il ne prononce que quelques mots dans un dialecte étrange. Le psychologue qui l’examine y voit les symp-tômes d’une lourde perte de mémoire, due à un traitement d’électrochocs, et pense qu’il pourra tout au plus recouvrer ses souvenirs d’enfance. Après ce prologue, le roman effectue en quelque sorte l’anamnèse de l’histoire d’Eduard Meißerl, et avec lui l’anamnèse d’un pan de l’histoire d’une communauté sudète à l’époque de la RDA. On apprend l’existence d’une société secrète sudète, les « ANS », fondée deux ans auparavant par Paul Händl, l’ami d’enfance d’Eduard. Il s’agit d’une quarantaine de personnes qui se retrouvent régulièrement aussi bien pour faire la fête que pour réfléchir à des actions à mener en faveur d’une indépendance des Sudètes. Ainsi, Paul prévoit leur prochaine participation à une manifestation à Prague lors d’un match de hockey sur glace entre l’URSS et la Tchécoslovaquie. Mais tous ne sont pas des fervents défen-seurs d’un retour au pays, comme Eduard qui s’éprend de la belle Anna, directrice de supermarché et chanteuse de musique expérimentale. Le seul problème : Anna vient non seulement d’une famille de refugiés silésiens qui ne parle jamais de l’exode, mais dans son nom manque désespérément la lettre « e », tradition familiale séculaire à laquelle tient Ella, la mère d’Eduard. C’est un des personnages les plus insolites du roman, qui figure à elle seule les déchirements dus à une identité culturelle double aussi bien allemande que tchèque. Eduard suivra finalement son ami Paul en Tchécoslovaquie. Il visite Tuschkau, sa ville natale, avant de se retrouver par hasard dans la manifestation à Prague qu’il a voulu éviter. Le voyage se termine dans la prison d’Erfurt où la vie des deux amis bascule. À ce récit s’ajoutent des souvenirs d’enfance d’Eduard à Tuschkau, chapitres imprimés en italiques. Ce n’est qu’à la fin que le lecteur comprend qu’il s’agit des souvenirs qu’Eduard retrouve après son traitement d’électrochocs, subi dans une clinique psychiatrique qu’il a intégré pour pouvoir quitter la prison.
Le portrait qu’Emma Braslavsky dresse, à force de personnages saugrenus, de cette petite communauté sudète installée dans un des vieux quartiers d’Erfurt est à la fois tendre et humoristique, malgré le sort tragique que connaîtra Eduard. Le récit est captivant, malgré quelques maladresses apparentes dans la tentative d’imiter les différents dialectes et malgré quelques dialogues gratuits. En revanche, on assiste à une relecture et une réinterprétation étonnantes de l’histoire qui laisse parfois perplexe. On apprend que la famille d’Eduard a caché une petite fille juive qui, après avoir été dénoncée par Paul, a été déportée à Dachau d’où elle a réussi à s’enfuir. Adulte, Eduard la revoit en effet lors de son voyage à Tuschkau. Par ailleurs, la tombe du père d’Eduard est profanée au cimetière d’Erfurt – c’est l’œuvre des « autonomes ». Compte tenu de la valeur symbolique de cet acte souvent dirigé contre des tombes juives, on assiste implicitement à un retournement de la perspective victime/bourreau, perceptible également à d’autres endroits du livre. On assiste également à nombre de comparaisons trop rapides entre le régime national-socialiste et le régime est-allemand qui paraît presque sous un jour plus négatif que le premier. Dans l’ensemble, le regard de Braslavsky sur ce passé est déterminé par ses propres expériences avec la RDA qu’elle a fuie peu avant la chute du Mur.
Retour sur les années 1980
Dans son dernier roman Böse Schafe 2, Katja Lange-Müller nous emmène dans le Berlin-Ouest de la deuxième moitié des années 1980. C’est là que sa protagoniste Soja, qui a quitté la RDA depuis à peu près un an, rencontre Harry. Dès leur première entrevue, Soja s’engage dans une relation inconditionnelle au cours de laquelle elle se rend compte peu à peu, et souvent par hasard, qu’elle partage sa vie avec un junkie tout juste sorti de prison avec sursis, pour suivre une thérapie d’intégration, et qui, en plus, a le sida. Soja, elle-même restée marginale et vivant de petits boulots, accepte le défi et fait tout pour entourer et aider Harry. Avec son regard précis, Lange-Müller livre à travers cette histoire d’amour inhabituelle une impressionnante étude de milieu des franges marginales de la société ouest-allemande des années 1980 : le milieu de ceux qui vivent de l’aide sociale et de petits boulots, mais surtout le milieu des junkies et des organismes et associations censés les prendre en charge.
Le rythme du récit est également inhabituel. À peu près dix ans après la mort de Harry, Soja met pour la première fois le nez dans les affaires qu’elle a récupérées de lui. Elle trouve un journal intime écrit alors qu’ils se connaissaient, mais où son nom ne figure pas une seule fois. C’est comme pour s’assurer rétrospectivement de leur histoire et de leur amour (on n’apprendra jamais quels étaient les vrais sentiments de Harry) que Soja entame un long monologue adressé à son compagnon mort, en faisant dérouler leur histoire comme un vieux film « pâli et rayé » où elle insère, comme pour authentifier l’existence de Harry, les extraits de son journal, « exactement quatre-vingt-neuf phrases ». Le monologue de Soja, c’est la voix off qui décrit et commente. Et comme pour s’assurer que l’histoire est définitivement terminée, mais aussi qu’elle est toujours disponible pour être remémorée, re-citée, Soja la raconte le plus souvent au prétérit, même quand son monologue/dialogue s’adresse à Harry. C’est ce qui donne une certaine noblesse à ce récit d’un amour hors du commun, quelque chose de solennel qui tranche avec le milieu décrit et son langage.
Katja Lange-Müller avait elle-même quitté la RDA en 1984, comme la peintre Cornelia Schleime qui s’est également retrouvée à Berlin-Ouest. Alors que le retour vaguement autobiographique de Lange-Müller sur cette époque se fait dans une optique inhabituelle sur un milieu autrement marginal que ne l’étaient les jeunes artistes est-allemands qui quittaient la RDA à l’époque, le premier roman de Cornelia Schleime, Weit fort (Hoffmann und Campe, 2008), mélange plus ouvertement autobiographie et fiction. La peintre, aujour-d’hui internationalement reconnue, abandonne en effet son support artistique habituel pour revenir sur sa propre histoire, fortement marquée par la trahison subie de la part d’un de ses meilleurs amis à l’époque de la RDA, Sascha Anderson. Formée à l’Ecole des Beaux-Arts de Dresde, elle fait partie des milieux artistiques parallèles et divulgue ses dessins et gravures, mais également des poèmes, dans les revues littéraires et artistiques autoéditées. Lorsqu’elle quitte la RDA en 1984, elle ne peut emporter son œuvre. En consultant ses dossiers à la Stasi en 1990, elle s’aperçoit que celui qu’elle croyait son meilleur ami était en réalité un indic de la Stasi. « Une trace pestilentielle traverse son passé », dira Clara, le personnage du roman, plus aucun souvenir n’est possible sans qu’il y ait un doute. Ces détails autobiographiques, on les retrouve dans le personnage de Clara. Le cadre de ce court roman d’une centaine de pages, plutôt un récit d’ailleurs, est une rencontre. Quelque peu par hasard, Clara s’inscrit sur un site internet de recherche de partenaires. Ce qui est d’abord un jeu et un passe-temps aboutira bientôt à une histoire d’amour sérieuse, mais éphémère. Clara rencontre Ludwig, ils échangent nombre d’e-mails avant de quitter l’espace virtuel et de vivre quelques moments d’a-mour fou. Mais lorsque Clara parle de son passé et montre à Ludwig le film qu’elle a tourné sur son ami-poète-mouchard, celui-ci s’éclipse, ne répond plus au téléphone ni aux mails. C’est alors que Clara soupçonne Ludwig, ex-Allemand de l’Est comme elle, d’avoir lui-même travaillé pour la Stasi et de craindre que sa relation avec elle ne démasque son passé. Clara fait des recherches, commence une enquête, mais ne peut rien prouver et reste elle-même dans le flou. Ce qui reste, c’est la douleur causée par cette rencontre tronquée, inaccomplie, qu’elle vit comme une deuxième trahison. Et dont elle conclut que le pouvoir de nuisance de la Stasi ne s’est pas arrêté avec la fin de la RDA, mais qu’il continue à agir en souterrain, capable de phagocyter les relations humaines.
… et la littérature « pop » ?
Comme le montrent les exemples précédents, la littérature allemande contemporaine continue à s’investir dans l’interrogation du passé récent. Mais depuis le succès des Arpenteurs du monde de Daniel Kehlmann, le retour dans un passé plus lointain trouve également ses adeptes. Surtout quand il s’agit d’une nouvelle forme de « roman historique », version « pop ». Un des auteurs un peu moins connus qui excellent dans ce domaine est Robert Löhr qui s’est fait connaître en 2005 avec son premier roman Der Schachautomat, rencontrant un succès fulgurant et rapidement traduit en vingt langues (voir Le secret de l’automate, Robert Laffont, 2007). L’histoire se joue à Vienne en 1770, un certain conseiller de la cour von Kempelen amène un automate-joueur d’échecs auquel s’affrontent les meilleurs joueurs d’Europe... Le deuxième roman de Robert Löhr, Das Erlkönig-Manöver (Piper, 2007) prend pour cadre la Cour de Weimar et comme personnages nuls autres que les Dioscures.
Nous sommes en 1805, le duc Carl August de Saxe-Weimar convoque Goethe pour lui confier une mission secrète : libérer le roi de France (c’est-à-dire Louis XVII) des mains de Napoléon dans la forteresse de Mayence occupée par les Français, et l’amener à Weimar. Pour conduire à bien cette mission obscure autour d’un roi censé être mort, Goethe convainc immédiatement Schiller et Alexander von Humboldt, avant que s’y joignent à Francfort Bettina Brentano et Achim von Arnim. Un petit lieutenant de Prusse (Kleist, qui d’autre ?) les suit depuis Weimar et n’est accepté en tant que compagnon de route qu’après avoir sauvé la vie au petit groupe en territoire français. Ce voyage donne évidemment lieu à nombre d’aventures rocambolesques dignes d’un roman de cape et d’épée, toutefois agrémenté d’une leçon en histoire littéraire peu conventionnelle. Car l’auteur ne manque aucune occasion pour faire parler les personnages par citations – ils en deviennent doublement personnage – et rendre vivant tel ou tel « classique » quelque peu empoussiéré. L’auteur, également scénariste, a le don des dialogues et les emploie avec un effet assuré sur le lecteur, qu’il s’agisse des railleries entre classiques et romantiques ou entre Goethe et Schiller eux-mêmes. Et quand les scènes jouées par les personnages recomposent des tableaux de Caspar David Friedrich, l’effet synesthétique emporte le dernier lecteur… Il ne faut certainement pas chercher un sens trop profond à ce roman divertissant qui navigue sans cesse entre réalité et fiction. Mais il n’y a pas plus belle invitation à revisiter les classiques et à les réactualiser… ne serait-ce que dans un roman prodigieux.
Un autre versant, plus caractéristique, de l’actuelle littérature « pop » est représenté par le dernier roman de l’Autrichien Thomas Glavinic, Das bin doch ich (Hanser, 2007). Le nombrilisme habituel des personnages de ce courant littéraire est renforcé ici par le fait que l’auteur même est son propre personnage. Glavinic se décrit, se raconte, s’invente, tout en trouvant le ton juste pour que l’égocentrisme passe bien auprès du lecteur et que celui-ci compatisse avec lui. C’est l’histoire d’un auteur, Thomas Glavinic qui, ayant fini d’écrire un livre (il s’agit de son roman Die Arbeit der Nacht, 2006), ne souhaite qu’une chose : se retrouver sur la liste longue des aspirants au Deutscher Buchpreis, le « Goncourt » allemand décerné depuis 2005. En attendant, l’auteur est désœuvré, suit son quotidien de jeune père occasionnel, parcourt les méandres des milieux littéraires et journalistiques allemands, devient dépendant de sa boîte de mails et du SMS, boit beaucoup et se couche tard. Ce qui n’arrange en rien son tempérament hypocondriaque. Pour se rassurer, il est en contact quasi permanent avec son ami Daniel (Kehlmann, bien sûr) qui, lui, fait part de ses derniers chiffres de vente (Die Vermessung der Welt, encore) : presque 700 000 exemplaires… Non, le roman de Thomas Glavinic ne sera pas sur la liste longue du Buchpreis 2006, reproduite comme l’annonce d’une défaite à la fin du roman. Mais ce n’est pas grave, puisque l’auteur a bien commencé entre temps d’écrire un nouveau livre – le Das bin doch ich en question – qui tentera sa chance lors du prix 2007 (dont il sera même parmi les six finalistes). Et c’est à ce titre que le lecteur le découvre… ainsi que l’effet de la vache qui rit.
Notes
1. Voir l’article de Frank Tétart, « 60 ans de Kaliningrad : que reste-t-il de la Prusse orientale ? », dans Allemagne d’aujourd’hui, n°179/2007, pp. 56-78.
2. Kiepenheuer & Witsch, 2007. La traduction française de Barbara Fontaine paraîtra à la rentrée 2008 chez Laurence Teper.